Nous nous battons pour l’emporter dès le premier tour, présidentielle 2015, Roch KABORE

Quand  il évoque  son projet,  Roch Marc Christian  Kaboré, l’un des deux favoris (avec Zéphirin Diabré) de la présidentielle burkinabè, use à tous les coups du pluriel. Très peu de « moi » ou de « je », beaucoup de « nous ». C’est peut-être le résultat  de sa propre histoire, de son goût pour le consensus, de son engagement marxiste  dès le début  des années

1980 au sein de l’Union de lutte communiste reconstruite (ULC-R), ou encore de la discipline de parti qu’il a si longtemps imposée lorsqu’il dirigeait le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Mais cela s’explique aussi par la nature même de sa candidature : ce Mossi de 58 ans, qui fut longtemps considéré comme  le dauphin de Blaise Compaoré avant de tomber  en disgrâce, ne se présente pas seul face aux électeurs, tout comme il n’a pas décidé seul de claquer la porte du CDP en janvier 2014 et de fonder le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Autour de lui, deux « amis de trente  ans » : Simon Compaoré, l’ancien maire de Ouagadougou, et Salif Diallo, autrefois très proche  de « Blaise ». Dans ce trio, chacun joue sa partition : à Salif la stratégie,  à Simon la mobilisation, et à Roch la parole.

 

Jeune Afrique : Le 11 octobre, les Burkinabè auront à  choisir entre quatorze candidats, mais aucun du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), votre ancien parti. n’est-ce pas un  problème ?

Roch Marc Christian Kaboré : C’est un problème, mais qui concerne le CDP et son histoire.

 

Mais c’est toute une partie de l’électorat qui est ainsi privée de son candidat…

Les choses étaient claires dès le départ. Il est précisé  dans  le code  électoral  que  tous ceux qui ont soutenu jusqu’à la dernière minute la modification de la Constitution

[qui a abouti à la chute de Blaise Compaoré, le 31 octobre 2014] ne peuvent pas se présenter. Le CDP s’est entêté en choisissant pour candidat Eddie Komboïgo, qui était député lorsque  le projet de modification constitutionnelle allait passer  au vote à l’Assemblée. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

 

Certains voient la main de votre parti derrière ce code électoral : vous auriez fait alliance avec le Premier ministre, Isaac Zida,  et certaines organisations de la  société civile dans le but de barrer la route au  CDP…

On accuse le MPP de tous les maux, mais nous n’avons pas été à la manœuvre. Nous comptons en tout et pour tout un député et un ministre. Quelle influence  aurions-nous ?

 

Quels sont vos rapports avec Zida ?

Nous n’en avons pas.

 

Vous avez longtemps défendu la modification de l’article 37. La limitation du nombre de mandats présidentiels est « antidémocratique », disiez-vous en 2010. Elle ne l’est plus aujourd’hui ?

Nous avons effectivement changé d’avis. Nous avons fini par être convaincus, lorsque nous étions encore membres du CDP, qu’il était nécessaire de ne pas procéder à cette modification et qu’il fallait travailler au départ de Compaoré et à la nomination par le CDP d’un autre candidat. Nous avons dit à Compaoré : « Choisissez qui vous voulez, nous nous engageons à le soutenir. » Mais nous n’avons pas été entendus et avons décidé de quitter le parti.

 

À quand remonte  votre  dernier contact  avec Blaise Compaoré ?

À très longtemps, au mois de décembre 2013.

 

Lors  de votre rupture donc… Vous  ne lui  avez pas parlé depuis ?

Non.

 

Pourquoi ?  Vous  avez  longtemps  cheminé ensemble…

Oui, mais les divergences qui nous ont séparés étaient  des divergences de fond. Elles nous ont amenés à lutter contre le « système Blaise ». Dans ces conditions, il est difficile de reprendre langue.

 

S’ingère-t-il trop dans les affaires du pays, comme vous l’avez laissé entendre sur  RFI ?

Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que sa présence en Côte d’Ivoire n’était pas un problème, mais qu’elle le deviendrait s’il s’ingérait dans les affaires intérieures du Burkina.

 

Faites-vous vôtre le bilan de Blaise Compaoré ?

Nous avons notre part de responsabilité dans ce bilan. Ce serait malhonnête de dire le contraire. Il y a eu des avancées. Mais ce bilan reste insuffisant, notamment sur le plan de la lutte contre la corruption. C’est un des pans qui a perdu Blaise : la gestion familiale, la « monarchisation » ont gangrené le système.

 

Vous avez été à ses côtés pendant plus de vingt- cinq ans. Vous avez été son Premier ministre, le patron de son parti, le président de l’Assemblée nationale. Son dauphin putatif même. Comment convaincrez-vous les électeurs que vous êtes l’homme de la rupture ?

Le fait d’avoir travaillé avec lui n’est pas un handicap. Au contraire, cela m’a permis d’acquérir une certaine expérience. Oui, j’ai participé à ce système, mais je n’ai rien à me reprocher.

 

Au CDP, le mot d’ordre est : « tout sauf le MPP  ». C’est un problème ?

C’est une chance ! Cela prouve que nous sommes opposés sur le fond à l’ancien système !

 

Le CDP craint une chasse aux sorcières si vous vous installez à Kosyam…

À tort. Nous n’avons aucune idée de vengeance.

On ne chassera pas quelqu’un qui n’a rien à se reprocher. Mais la soif de justice est telle qu’aucun régime, le mien ou un autre, ne pourra couvrir des exactions passées.

 

Si vous êtes élu, la justice s’intéressera à tous les crimes, de sang ou économiques, sans exclusive ?

Oui, ce processus est déjà engagé.

 

Faut-il poursuivre les enquêtes sur les assassinats du journaliste norbert Zongo et de l’ancien chef d’état thomas Sankara, rouvertes ces derniers mois ?

On est obligés de les poursuivre. La procédure est conforme aux attentes du peuple burkinabè.

 

Certaines  des personnes qui  vous entourent pourraient être menacées…

Nous ne couvrirons personne.

 

y compris Blaise Compaoré, soupçonné d’avoir commandité la chute de Sankara ?

Oui.

 

y compris Salif Diallo, le premier vice-président de votre parti et qui était le conseiller de Compaoré ?

S’il est concerné, oui.

 

Il est aussi votre directeur de campagne. Beaucoup le craignent  au  CDP, et son influence inquiète même au-delà du  Burkina. Quel sera son rôle si vous êtes élu ?

On en parlera en temps voulu.

 

Il est depuis longtemps favorable à un  régime de type parlementaire. Vous n’y  étiez pas favorable lorsque vous dirigiez le CDP. Qui  aura  le dernier mot ?

Au MPP, notre  position  est que nous devons passer à une Ve République afin de marquer une rupture avec l’ancien régime. Les pouvoirs  du président du Faso seront réduits, pour qu’il ne soit plus omnipotent, et les compétences du Parlement seront renforcées. Mais nous n’avons pas encore tranché sur la nature du régime.

 

Quelles seront vos priorités si vous êtes élu ?

Travailler au retour à l’intégrité du Burkina. Cela demande des exigences en termes de solidarité et de transparence. Nous nous attaquerons à la résolution des problèmes qui touchent au quotidien des Burkinabè : l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable,  le chômage des jeunes,  l’insertion  des femmes dans le monde du travail… Et nous devrons travailler à ce que les Burkinabè se réconcilient avec leur histoire et regardent vers l’avenir.

 

Que  faut-il faire du  régiment de la sécurité présidentielle (RSP),  qui  fut  longtemps considéré comme la  garde prétorienne de Compaoré, et dont l’avenir a été l’un des principaux enjeux de ces derniers mois ?

Le cas du RSP trouvera  sa solution  dans une réorganisation globale de l’armée. Il faut une armée qui a un commandement unique, une armée performante et républicaine. Quand  j’arriverai au pouvoir, le RSP fera partie de l’armée régulière. Il disparaîtra alors de sa belle mort en tant que régiment de la sécurité présidentielle.

 

Pourquoi les hommes de ce corps d’élite accepteraient-ils de disparaître, alors qu’ils ne l’ont pas accepté sous la transition ?

S’ils n’ont pas accepté, c’est parce qu’on a tenté de dissoudre le RSP par un simple décret présidentiel. C’était irresponsable.

 

Zida a eu tort d’agir ainsi ?

Oui. Nous devons travailler d’abord à réorganiser l’armée avant de vouloir dissoudre le RSP. Dans toute armée, il y a des forces spéciales.

 

Quel bilan tirez-vous de la transition ?

C’est une période compliquée, comme partout. Mais en dépit des difficultés, la transition répond à ce qui lui a été demandé : organiser des élections transparentes.

 

Gilbert Diendéré, l’ancien bras droit de Compaoré, doit-il continuer de servir l’état ?

Jusqu’à preuve du contraire, oui.

 

C’était irresponsable de vouloir dissoudre le RSP. Mais il doit faire partie de l’armée régulière.

 

Et Zida ? Doit-il retourner dans les casernes ? Peut-il jouer un rôle politique à l’avenir ?

Cette réponse lui appartient.

 

Faisons un peu de politique-fiction : nous sommes au lendemain du premier tour, vous êtes qualifié pour le second tour, il va falloir passer des alliances. Vous discutez avec tout le monde ?

Pour l’heure, nous nous battons pour l’emporter dès le premier tour. S’il y a un deuxième tour, notre priorité sera de discuter avec ceux qui ont participé à l’insurrection.

 

N° 2853 • du 13 au 19 septembre 2015;

Jeune Afrique

2016-10-12T14:52:01+00:00